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Penser l’avenir (1) : les sociétés « sans Histoire »

Posté par remimathis le 30 septembre 2007

120pxlogosociology.jpgSommes nous réellement une « grande famille » ? Formons-nous encore une communauté ? Peut-on parler aujourd’hui à Monaco de société ou ce terme ne recouvre-t-il pour l’instant qu’une simple coalescence d’individualismes féroces ? Existe-t-il encore un accord durable et unanime sur notre mode d’organisation sociale et politique ? Quelles sont les lignes de force qui traversent notre époque ?

La distinction sociétés « sans Histoire » / sociétés « historiques » peut nous fournir un éclairage des plus utiles.

Bien qu’objet de débats en ethnologie, elle conserve sa pertinence lorsqu’elle renvoie à des usages différents du rapport au temps : dans nombre de sociétés, il est pensé et présenté comme figé, interprété dans les catégories du permanent et de l’immuable ; dans les sociétés « occidentales », il est en revanche conçu comme évolutif et donc « historique ». Les conceptions du pouvoir politique en sont directement affectées.

La plupart des sociétés « sans Histoire » tendent à se présenter à l’observateur sous l’aspect de communautés de vie fortement intégrées. Max Weber nous aide à saisir le mécanisme en oeuvre dans la formation et le maintien de celles-ci. Il distingue deux types d’organisation sociale : celui où les activités sociales sont fondées sur un sentiment subjectif (traditionnel ou affectif) des participants d’appartenir à une même communauté, qu’il nomme communalisation ; celui où les activités sociales sont organisées sur un compromis d’intérêts motivés rationnellement, qu’il nomme sociation ou entente rationnelle par engagement mutuel.

Cette opposition entre Communauté et Société n’est pas sans analogie avec la distinction faite par Emile Durkheim entre deux formes très différentes de la solidarité sociale : l’une qui est due à la similarité des consciences, à la communauté des idées et des sentiments ; l’autre qui est au contraire un produit de la différenciation des fonctions et de la division du travail s’appliquant aux sociétés modernes, individualisées et fortement différenciées.

Tout système concret de relations sociales combine, à des degrés divers, des traits de ces deux types. Disons qu’une société a d’autant plus de chance d’apparaître comme un groupe de relations communautaires que les individus qui la composent sont soumis au poids de la tradition, parlent la même langue et partagent les mêmes conceptions, sont en opposition consciente à des tiers.

 

Il est à noter que les différentes activités de gouvernement ne s’exercent pas de manière identique, ni avec les mêmes effets, dans tous les types de sociétés.

Les sociétés « sans Histoire » sont souvent assimilées à des groupements humains où se serait établi un accord durable et unanime sur le mode d’organisation sociale et politique, ce qui concorde d’ailleurs assez bien avec la définition de ces sociétés comme figées. Cet accord fixe en quelque sorte le rôle attribué aux gouvernants et la répartition des types d’autorité qui leur sont reconnus. Il peut d’ailleurs posséder un contenu diamétralement opposé selon que l’on considère des sociétés segmentées ou unitaires.

La force et la stabilité de l’accord pratiquement réalisé constitue une variable importante : une opposition constante peut exister, au sein d’une même société, sur la forme idéale de l’organisation. Si cette opposition est souvent dissimulée, elle s’exprime parfois très clairement.

Une seconde variable d’intérêt réside dans les formes de domination qu’exercent certains groupes constitués sur d’autres. Le gouvernement, qu’il soit exercé par plusieurs individus aux rôles complémentaires, qu’il soit monopolisé par un groupe privilégié, ou qu’il se confonde en quelque sorte avec un individu, fonde généralement sa légitimité sur le caractère sacré qu’il attribue à sa tâche de régulation générale des activités sociales.

La domination d’un groupe ou d’un individu sur les autres ne tient donc pas d’abord au rôle politique qui leur est reconnu, mais à une combinaison complexe de classements sociaux, de propriétés économiques et de caractéristiques religieuses.

 

Si l’on ne saurait assimiler hâtivement la Principauté à une société « sans histoire », cette grille de lecture qui emprunte à l’ethnologie, la sociologie et l’anthropologie politique peut nous être d’une aide précieuse : elle renforce notre « capacité à comprendre notre époque en profondeur, à repérer les lignes de force qui la traversent, à nous mettre à l’unisson de ces tendances profondes ».

Nous nous présentions jusqu’à une période somme toute récente sous l’aspect d’une communauté de vies fortement intégrée et fondée sur un sentiment subjectif (traditionnel et affectif) d’appartenance. Notre mode d’organisation sociale n’était autre que composé pour l’essentiel de relations communautaires fondées sur une similarité des consciences, des idées et des sentiments, en même temps que fortement soumise au poids de la tradition. Enfin, nous apparaissions et apparaissons encore pour partie en opposition consciente à des tiers (la trop fameuse monégasquitude).

Quant à notre rapport au temps, à l’ordre temporel, il reste encore davantage interprété dans les catégories du permanent, de l’immuable plutôt que conçu comme évolutif et historique.

Or aujourd’hui, et pour des raisons qui tiennent tant à une modernité empreinte d’individualisme et à notre ouverture sur le monde extérieur, qu’à notre accroissement démographique et à l’élévation de notre niveau de vie (économique, social et culturel), chacun sent bien que ce mode d’organisation sociale n’est déjà plus. Chacun perçoit, même inconsciemment, que nous nous situons à la croisée des chemins, entre communauté et société, encore qu’il ne s’agisse là que d’une intuition et certainement pas d’un jugement normatif.

Mais si l’Histoire a un sens, le passage du stade de Communauté à celui de Société, où les activités sociales sont organisées sur un compromis d’intérêts motivés rationnellement, ne s’effectue pas pour autant sans heurts et/ou déchirements. N’est-ce pas cette transformation profonde que nous interprétons aujourd’hui sur le mode du « Nous n’avons jamais paru aussi divisés », du « Nous nous entretuons ! » ou, plus simplement encore, du « Aujourd’hui, c’est quand même beaucoup plus dur qu’auparavant » ?

Rémi Mathis

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